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Et Saint-Michel coupa les 200 têtes du dragon..

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A propos de La gloire des Grecs, chef d’œuvre de Sylvain Gouguenheim

 

Article du Réveil Français , écrit par : Henri Temple

 

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Lorsque Sylvain Gouguenheim publia Aristote au Mont-Saint Michel, Les racines grecques de l’Europe chrétienne (Seuil, 2008), il fut la victime d’un spasme invraisemblable et odieux du dragon nommé Pensée unique, perturbé au plus profond de ses dogmes : car comment pouvait-on oser remettre en question l’idée selon laquelle notre accès à Aristote puisse nous être parvenu autrement que par les Arabes, notamment ceux qui occupaient le sud de l’Espagne, au premier rang desquels Averroes ? Comme l’hydre, ce dragon se vit pousser (au moins) 200 têtes vociférantes ; il occupa des pages entières de nos germanopratines Pravda. On trouve encore les noms des 200  »collègues » de M. Gouguenheim qui le lynchèrent dans cette presse: toute une inquisition issue de l’établissement d’enseignement supérieur (?) auquel l’auteur appartient (http://www.liberation.fr/tribune/2008/04/30/oui-l-occident-chretien-est-redevable-au-monde-islamique_70708). http://passouline.blog.lemonde.fr/2008/04/27/laffaire-aristote-chronique-dun-scandale-annonce/. Cette inquisition soviétoïde fulmina l’entreprise (qu’elle seule avait cru voir) « de réviser (sic) l’idée d’une participation du monde islamique à l’élaboration des savoirs en Europe à l’époque médiévale….Les assises méthodologiques et les thèses de ce livre sont discutables (sic) et actuellement discutées par la communauté des spécialistes de cette période (sic), historiens et philosophes…l’affaire semble bien dépasser la simple expression de thèses scientifiques (sic). L’ouvrage de Sylvain Gouguenheim contient un certain nombre de jugements de valeur et de prises de position idéologiques à propos de l’islam; il sert actuellement d’argumentaire (sic) à des groupes xénophobes et islamophobes qui s’expriment ouvertement sur internet…L’ENS-LSH, institution laïque, républicaine et humaniste (sic), à laquelle Sylvain Gouguenheim appartient et dont il tire pour bonne part sa légitimité (sic), ne peut, par son silence, cautionner de telles déclarations. Nous, enseignants, chercheurs, élèves et anciens élèves de l’École normale supérieure Lettres et sciences humaines, affirmons solennellement que les prises de position idéologiques (sic) de Sylvain Gouguenheim n’engagent en rien les membres de son École….nous souhaitons réaffirmer avec force notre attachement à la nécessaire distinction entre recherche scientifique et passions idéologiques (sic !). Nous demandons une enquête informatique approfondie sur les points évoqués plus haut. Nous demandons que toutes les mesures nécessaires soient prises afin de préserver la sérénité pédagogique et la réputation scientifique de l’ENS LSH (sic). Et là, alors, sur ce dernier point, c’est gâté pour des décennies !
Or voici que notre grand et libre historien vient publier La gloire des Grecs (Cerf, 2017), qui n’a attiré aucune critique de la part du dragon; les 200 têtes vides sont restées silencieuse et pour cause : qui en effet s’exposerait, désormais, au grotesque de contester que les grands auteurs grecs classiques nous ont été transmis par leurs…héritiers directs, les Grecs byzantins ? Ce qui ne fait nullement disparaître Averroes, dont Thomas d’Aquin commente les opinions ; mais ce qui replace à ses justes proportions celui qui, ne lisant pas le grec, n’avait accédé à Aristote que par des traductions arabes venues de Bagdad, et travaillait sous tension politique. Averroes sera d’ailleurs banni par Abu Yusuf Yaqub (Al Mansur), et ses livres seront brûlés : les contempteurs de Gouguenheim sont bien plus proche, en fait, d’Al Mansur que d’Averroes dont ils n’ont pas compris qu’il ne fut qu’une lumière fugace dans l’Andalous, vite réprimée, et restée sans postérité (sauf le soufisme, lui aussi persécuté).
(Partie 2) Les contempteurs de M. Gougyenheim rêveraient volontiers d’une police de la pensée: ils demandent une enquête, et même  »que toutes les mesures nécessaires soient prises afin de préserver la sérénité pédagogique et la réputation scientifique de l’ENS LSH ». Une science officielle, lyssenkienne, un imprimatur ?
Nous ne voulons savoir que bien peu de l’Empire romain d’Orient qui a pourtant entretenu la flamme de la civilisation occidentale, vacillante alors à l’ouest, jusqu’ à ce que le Turc prenne Constantinople et transforme Sainte Sophie en mosquée (1453). La guerre de 100 ans se finissait chez nous et le Pape, occupé à défendre ses richesses, ne fit rien pour empêcher ce recul tragique de la Chétienté face aux assauts guerriers de l’Islam. Rien de nouveau.
La nouvelle œuvre de Gouguenheim nous explique (700 notes de références, 400 ouvrages cités, souvent avec extraits) ce que Byzance, désormais oubliée, fit pour nous : de sa somme magistrale on devra, à jamais, retenir, diffuser et transmettre, que la gloire des Grecs byzantins est de nous avoir transmis l’essence de tout ce qui fonde notre immense civilisation occidentale.
Que resta-t-il, à l’ouest, de ce monde romain, si féroce pour nos pères galliques, à sa dissolution après 5 siècles d’occupation brutale ? La longue nuit terrible du haut Moyen Age qui ne s’acheva que vers la fin du Xe siècle. En particulier avec la Renaissance ottonienne en Allemagne lorsque Otton épousant Théophanie, princesse byzantine, souveraine érudite et très influente, fit entrer les auteurs helléniques classiques en Allemagne, où la logique aristotélicienne demeure encore – bien plus, hélas, qu’en France – la matrice de la méthode intellectuelle universitaire (que même Descartes n’est pas arrivé à améliorer chez nous). Mais qui – sauf un ignorant – en serait surpris ? Le miracle hellénique classique s’est, en effet, prolongé et étendu en quatre temps: l’empire d’Alexandre, à l’est, diffuse la civilisation grecque pendant dix siècles au moins jusqu’aux Indes, et en retirera aussi des richesses mystiques (v.Plotin). L’incorporation politique forcée à l’empire romain, déjà très imprégné d’hellénisme. La période chrétienne; qui inhiba un temps les connaissances antiques, perçues comme païennes…Et la période de solitude strictement byzantine, à la chute de Rome, période qui durera près de 1000 ans !
Constantinople, Alexandrie (jusqu’en 640 et la destruction de son illustre bibliothèque par les Arabes), Byzance, ont maintenu un système scolaire dense et de qualité (paidèia); ont recopié patiemment et mis à disposition tous les chefs d’œuvres scientifiques, médicaux, philosophiques, littéraires, musicaux, religieux, antiques et anciens, dont les papyrus se dégradaient, inventant au passage l’écriture grecque cursive (renaissance byzantine des IXe/Xe siècle), la perspective en peinture. Par le sud de l’Italie, l’Allemagne, Venise, les Normands de Sicile, les moines irlandais, la culture hellénistique, déjà présente dans l’œuvre d’Augustin, s’infiltre dans tout l’ Occident.
Au fond, quoi de plus évident que le patrimoine grec nous ait été transmis de Chrétiens à Chrétiens, d’Occidentaux à Occidentaux, de voisins grecs à voisins siciliens, vénitiens, de locuteurs latins à locuteurs latins ? Jacques de Venise (v. not. p.197 à 202) au début du XIIe siècle ne fut même pas le premier à copier, traduire et diffuser des traductions latines d’Aristote.
La fragilité des acquis du savoir nous frappe. Des civilisations disparaissent sous les coups d’ envahisseurs, d’inquisiteurs ou d’autocrates. Il fallut des siècles pour revenir au niveau des connaissances des Grecs, qui avaient calculé la circonférence de la terre (Ératosthène), ou la forme de son ellipse autour du soleil (Hypatie). Au fait : nos Pravdas germanopratines n’ont pas recensé le puissant ouvrage de Gouguenheim, fort de 400 pages passionnantes d’une grande densité. Misérable. Mais Saint-Michel vient de vaincre le dragon de la Pensée unique aux 200 têtes vides. C’est là le signe que ce dragon n’est fort que de notre manque de convictions et de ténacité.

 

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