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Fatiha Boudjahlat: «Leïla Slimani, nouvelle cible de la censure antiraciste»

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Vu sur : Figaro/vox, écrit par : Fatiha Boudjahlat
Fatiha Boudjahlat est cofondatrice avec Céline Pina du mouvement Viv(r)e la République. Elle est aussi l’auteur de l’essai à paraître aux éditions du Cerf: Féminisme, tolérance, culture: Le grand détournement.
l’Islamisme, le racisme, la xénophobie, autant d’outrances de langage qui mettent l’accent sur les attitudes comportementales des uns et des autres , selon qu’ils sont immigrés musulmans, anciens ou récents, ou français blancs depuis de nombreuses générations. « Les indigènes de la République » sont quant à eux des français et des françaises d’origine immigrés , et le plus souvent issus des anciennes colonies, dont la seule obsession est de complexer la société de civilisation française , jusqu’à envisager sa disparition pure et simple. Tel un procureur inspiré par Torquémada, la présidente des »indigènes »veut dresser un bûcher à Leïla Slimani , journaliste ,écrivain, prix Goncourt 2016, marocaine qui a osé parler avec trop de liberté de la misère sexuelle dans un pays musulman.

 

FIGAROVOX/TRIBUNE – Leïla Slimani s’est attiré les foudres des Indigènes de la République pour son livre Sexe et mensonges, une enquête choc sur le traitement des femmes dans la société marocaine. Le décryptage de Fatiha Boudjahlat:
«Native informant». C’est une notion que les études postcoloniales ont forgée pour désigner les personnes de couleur qui, surcompensant un complexe d’infériorité à l’égard des Blancs, imitent ces derniers pour leur plaire et être reconnues par eux. À tel point que les Blancs y voient l’enfant d’immigré parfait, le choisissent comme interlocuteur pour représenter tous les enfants d’immigrés, alors que cette représentativité est factice, et n’est que le fait des Blancs.
En fait, cette notion est l’élément de langage pour désigner les nègres de maison, les bounty, les blanchis, les collabeurs, les oncles Tom. Ce dispositif psychologique de soumission du «native informant» a été décrit par Franz Fanon dans son livre Peau Noire, Masque Blanc. Il recoupe aussi les déclarations de Malcolm X sur la différence entre les nègres de maison et les nègres des champs. Luther King étant un nègre de maison, domestiqué et proche de son maître, Malcolm X étant un nègre des champs, prêt à la lutte armée: «L’homme blanc prend un Nègre, un soi-disant Nègre, et en fait une personnalité importante, il le construit, il parle de lui et il fait de lui une célébrité. Au final, celui-ci devient un porte-parole pour les Nègres et un leader Nègre.» Mais «native informant», c’est plus chic. Ou comme l’écrit Houria Bouteldja, qui a usé récemment de cette expression pour qualifier la romancière Leïla Slimani, «ça pète sa mère». Pensez donc, c’est scientifique.
Un bourgeois blanc conteste à un imam immigré la légitimité de sa prise de parole parce qu’il n’aurait pas assez de followers sur Twitter et de likes sur Facebook!
C’est aussi de cette expression dont Pascal Boniface, directeur de l’IRIS, a usé pour qualifier l’imam Chalghoumi, dans un article datant de 2013 . Vous ne rêvez pas. Un bourgeois blanc conteste à un imam immigré la légitimité de sa prise de parole parce qu’il n’aurait pas assez de followers sur Twitter et de likes sur Facebook! Un bourgeois blanc voudrait apprendre à un immigré à être un bon immigré, un bon arabe, un bon musulman. Pour son bien et celui de sa communauté. Pas l’immigré qui plaît à la majorité blanche, non, Pascal Boniface sait reconnaître l’immigré et le musulman authentique. Et ce n’est pas du paternalisme et du colonialisme du tout. Parce que c’est un bon bourgeois blanc de gauche qui veut faire l’éducation de l’arabe, pour le remettre sur le bon sentier de l’arabitude, et de la musulmanitude. Cette expression de «native informant», «d’informateur indigène», en fait de vendu aux Blancs, est surtout l’alibi scientifique utilisé pour faire taire les dissonances au sein des immigrés et de leurs descendants afin de s’assurer de leur hyperconformité vis-à-vis de leur communauté, le groupe n’apparaissant que comme fait d’un seul bloc. L’individu est alors vu comme dissident, allié objectif de la domination blanche, qui trahit sa communauté puisqu’il trahit la cause politique de cette même communauté: l’opposition au pouvoir Blanc.
Aux yeux de l’égérie du PIR, Leïla Slimani serait donc une «native informant», parce qu’elle a osé faire de la misère sexuelle et de la place de la femme dans l’espace public au Maroc le sujet de son prochain ouvrage. Leïla Slimani va donc fournir aux Blancs ce qu’ils veulent: des critiques sur les Arabes du Maroc. Elle ne prétend pourtant pas se faire la porte-parole de qui que ce soit, elle est une journaliste qui a mené une enquête. Mais c’est trop pour la dame du PIR. Pour Pascal Boniface, l’imam Chalghoumi est un «native informant», un «rented negro», parce qu’il défend un islam modéré, validant ainsi les stéréotypes des Blancs, et nuisant donc aux musulmans, dans un raisonnement assez vertigineux. Parce que Pascal Boniface sait ce qu’est un vrai musulman. Parce que Houria Bouteldja sait mieux que Slimani ce qu’il se passe au Maroc. Leïla Slimani est marocaine, elle y a vécu. Elle est journaliste et sait conduire une enquête. Mais comme elle ne transmet pas le bon message, elle n’est pas légitime. Elle n’a pas le droit à la parole parce que cette parole renforcerait la domination des Blancs, trop heureux de voir leurs préjugés ethniques illustrés. Mais qui est dans la perpétuation du cliché?
Djemila Benhabib, Lydia Guirous, Zohra Bitan, Leïla Slimani… la liste des traîtres à la cause des indigénistes ne cesse de s’allonger: Toutes des «native informant», des collabeurettes. Le PIR et les bourgeois-pénitents comme Boniface ou Laurence De Cock leur préfèrent un Benzema. Lui est authentique. Mais qui est le plus dans le stéréotype raciste? Le Maghrébin turbulent, agressif et hostile à la France. Cela ne fait-il pas cliché? N’est-ce pas ainsi que le garçon de banlieue est perçu? Benzema, malgré ses millions et son statut de star n’est reconnu que dans la mesure où il conforte la vision que les bourgeois blancs ont du fils d’immigré: un mec de banlieue mal-aimé, qui peut en sortir, mais dont on ne peut sortir la banlieue, sa violence, son hostilité à la République Française. Un sale gosse. Aimé Césaire écrivait qu’ «un homme qui crie n’est pas un ours qui danse.» Mais le PIR et ces bourgeois-pénitents veulent des ours qui dansent. Des bons petits sauvages qui restent dans leur rôle et fournissent le discours attendu, le spectacle attendu, celui qui va tirer des larmes aux bourgeois-pénitents dénonçant des privilèges auxquels ils ne renoncent pourtant pas.
La fille d’immigrée authentique est une femme voilée. Elle ne respecte sa vérité d’être que dans la mesure où elle tient son rôle, qu’elle reste à sa place dans sa communauté.
Ils accusent les personnalités comme Djemila Benhabib de trahir les intérêts de leur communauté contre une notoriété, du temps d’antenne. Mais faisons les comptes. Et le CSA qui veille à l’équité du temps de parole entre les partis politiques devrait s’intéresser à celle des enfants d’immigrés. Qui passe le plus à la télé? Qui s’est vendu pour du temps d’antenne? Qui fournit le récit attendu par les médias Blancs? Les indigénistes et les tenants d’un islam rigoriste. Eux sont les plus accueillis et mis en avant par les médias et les intellectuels. La construction du stéréotype est faite: l’enfant d’immigré authentique est un bon musulman. La fille d’immigrée authentique est une femme voilée. Elle ne respecte sa vérité d’être que dans la mesure où elle tient son rôle, qu’elle reste à sa place dans sa communauté: elle doit être hyperconforme. Les médias et les intellectuels accommodants prêtent leur concours à ce que George Steinmetz appelait la «retraditionnalisation», qui se traduit par une altérité construite de toutes pièces, ou plus précisément, reconstruite d’après une représentation ethnographique.
On pose l’alternative entre la loyauté et la trahison, entre ce que l’origine commande d’être et ce que l’émancipation et l’autonomie permettent d’être. La réussite des enfants d’immigrés leur offre un démenti insupportable, surtout parce qu’elle s’accompagne d’un refus d’entrer dans une guerre civile. Leïla Slimani leur est odieuse. Née au Maroc, fille d’une Franco-Algérienne et d’un marocain, elle aurait dû prêter sa voix à la campagne de haine contre la France et la République. Son exemple est d’autant plus insupportable pour les indigénistes qu’elle a reçu un prix littéraire, pas un prix d’existence. Elle a été reconnue, et quelle reconnaissance! Le prix Goncourt! Pour une œuvre et pas pour ce qu’elle est. Elle a créé une œuvre de fiction, elle n’a pas écrit une œuvre autobiographique. Que les médias aiment les témoignages! C’est si folklorique! Cette réussite, les indigénistes la contestent ou en font la rançon de la soumission. Pourtant, Houria Bouteldja occupe un poste confortable à l’Institut du Monde Arabe. Qu’est-elle si ce n’est un informateur au sens ethnographique, l’intermédiaire culturel qui va permettre aux Blancs de l’IMA, d’appréhender l’exotisme et le folklore arabes? La présidente de l’association islamo-féministe Lallab, Sarah Magida Toumi, vient d’intégrer le conseil présidentiel pour l’Afrique, directement rattaché au Président de la République. Pensons à la manière indigéniste: La République étant structurellement raciste, qu’est-ce que cette nomination vient donc récompenser? Si ce n’est la servilité? Si ce n’est que ces deux femmes fournissent le récit qui est attendu? Qu’elles prêtent leur concours au nouveau discours à la mode, celui de la contrition blanche?
Les médias ont choisi de ne pas donner la parole aux enfants d’immigrés qui ont réussi sans haine, qui vivent heureux en France. Les plus rigoristes ont la parole.
Cette expression de «native informant» est raciste, elle n’est pas une clef de compréhension: elle désigne comme traître, faux arabe, faux musulman, nègre de maison tous les individus qui portent une voix dissonante dans leur communauté. Elle assigne l’individu à résidence communautaire. Elle éteint la critique interne. Elle favorise les plus orthodoxes. Ce faisant, ce sont toujours des blancs qui choisissent leur interlocuteur. Et les médias ont choisi de ne pas donner la parole aux enfants d’immigrés qui ont réussi sans haine, qui vivent heureux en France. Les plus rigoristes ont la parole. Alors oui, cher Pascal Boniface, ils ont plus de followers et de likes que l’imam Chalghoumi. Mais vous ne faites qu’achever le processus colonial: Le discours sur l’authenticité, porté de nos jours par les indigénistes, était tenu par l’administration coloniale: «La politique indigène moderne était une réponse à ce biculturalisme supposé, à cette propension des colonisés à changer de code et à manier l’imitation habilement. La politique indigène essayait de faire adhérer le «sujet colonisé» à une définition constante et uniforme de sa propre culture et de l’empêcher de passer de manière stratégique d’un code culturel à un autre.»» . La politique indigène est obsédée par la pureté et reconstruit l’altérité au bénéfice des dominants. Les Indigènes de la République ont eu raison de s’appeler ainsi, puisqu’ils prolongent l’action coloniale et sa logique d’assignation à résidence identitaire: «La politique indigène peut être définie comme étant l’ensemble des efforts mis en œuvre par l’État colonial pour définir le caractère et la culture du colonisé de manière stable et uniforme (même si cela implique de modifier leur culture) ainsi que l’ensemble des efforts déployés pour pousser les colonisés à agir conformément à ces définitions.» La construction raciale de la figure de l’indigène n’est plus le fait de l’État colonisateur, mais celui de leaders communautaires et des bourgeois-pénitents. Les intellectuels accommodants et les indigénistes veulent aussi leur bon arabe. Ya bon islamiste.

 

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