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«Mathilde Edey Gamassou en Jeanne d’Arc, une belle histoire française»

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Vu sur : Figaro Vox, écrit par : Vincent Tremolet de Villers
Mathieu Bock-Côté est sociologue (Ph.D). Il est chargé de cours à HEC Montréal et chroniqueur au Journal de Montréal ainsi qu’à la radio de Radio-Canada. Il est l’auteur de plusieurs livres, parmi lesquels «Exercices politiques» (VLB, 2013), «Fin de cycle: aux origines du malaise politique québécois» (Boréal, 2012) et «La dénationalisation tranquille: mémoire, identité et multiculturalisme dans le Québec post-référendaire» (Boréal, 2007).
Il revient aujourd’hui sur un sujet que nous avons déjà abordé avec le Réveil Français, dans une interview de Vincent Tremolet de Villers pour Figaro vox

 

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Mathieu Bock-Côté analyse les propos insultants et racistes à l’encontre de la jeune fille choisie pour incarner Jeanne d’Arc. Qu’une métisse endosse les habits de la Pucelle est pour lui une belle preuve de la capacité d’assimilation de la France et de son histoire.Mathieu Bock-Côté.- D’abord et avant tout, que nous accordons comme cela arrive souvent trop d’importance aux déjections qu’on retrouve sur les médias sociaux. Les pulsions les plus malsaines et les plus violentes de la société, celles que la civilisation cherche généralement à contenir, s’y expriment sans complexes, et parviennent trop facilement à se placer au cœur du débat public et à le définir. C’est un peu comme si les égouts refoulaient au cœur de la place publique. Ceux qui se sont livrés à de telles attaques contre cette jeune femme se sont déshonorés ; toutefois, je ne crois pas qu’ils représentent une grande part de la société française. Cela dit, l’affaire est devant nous et doit être pensée. Elle nous rappelle une chose: le politiquement correct en pousse certains vers le politiquement abject. Plus la société semble aseptisée, plus ceux qui veulent en contredire les dogmes le font de manière brutale. Cela crée un climat de paranoïa idéologique. L’idéologie multiculturaliste hystérise la société et pousse chacun dans une lutte contre tous.
La racialisation des appartenances pousse à un resurgissement du racisme.
On voit où nous mène une certaine sociologie qui nous invite à ne plus voir le monde en termes de nations, de cultures, de civilisations, mais de groupes raciaux. Dans le monde, elle ne veut plus voir de Français, d’Écossais, de Maliens, d’Américains, mais des noirs, des blancs, des «jaunes» et ainsi de suite. Aux États-Unis comme en France, depuis une trentaine d’années, une certaine gauche a racialisé les rapports sociaux, en croyant ainsi libérer les minorités et révéler le «privilège blanc» masqué par la nationalité. On voit le résultat: la racialisation des appartenances pousse à un resurgissement du racisme.
Les détracteurs de cette jeune fille dénoncent une dérive multiculturaliste, ce qui est le thème d’un de vos ouvrages. Font-ils un contre sens?
Le propre de la nation, c’est justement de transcender les appartenances raciales. C’est lorsqu’elle se défait qu’elles resurgissent, à la manière d’une régression vers les identités primitives. Il est surprenant qu’il faille rappeler que ce n’est pas dissoudre la France que de célébrer son génie assimilateur. Avec l’histoire de cette jeune Jeanne métissée, nous sommes devant le contraire du multiculturalisme, qui déconstruit la nation et confine au repli de chacun dans son identité d’origine. Il ne s’agit pas ici de demander à Morgan Freeman de jouer le rôle du général de Gaulle dans un film historique ou de demander à Jean Dujardin de jouer celui de Martin Luther King, comme nous y invite le politiquement correct! Nous sommes sur un tout autre registre. Nous sommes devant une jeune femme qui rappelle que les symboles les plus forts de l’identité française peuvent justement être portés par ceux qu’on ne présente pas comme des «Français de souche». Il serait tragique, d’ailleurs, que ces derniers soient les seuls à avoir accès à ce mythe, à pouvoir y participer.
Quoi qu’on en pense, la France a été marquée par les vagues migratoires des dernières décennies. Cela ne veut pas dire qu’elle doive se dissoudre dans le culte de la «diversité» et considérer sa propre identité comme optionnelle dans une société plurielle. Au contraire: cela rend encore plus importante la mise en valeur de son histoire et de son identité nationale. C’est justement pour éviter que cette diversité n’aboutisse à une société absolument éclatée qu’il faut valoriser un patriotisme historique qui place le récit national au cœur de l’identité française et pousse tous ceux qui s’installent en France à se l’approprier. Qu’on me pardonne cette formule peut-être un peu exagérée: c’est aujourd’hui, et plus que jamais, qu’il faut dire «nos ancêtres, les Gaulois». S’intégrer à un pays, c’est apprendre à dire «nous» avec lui, c’est s’approprier son histoire et la faire sienne. Si on rejette ceux qui s’assimilent de la plus belle manière, on brise un pacte essentiel.
Vous me permettrez de citer un peu longuement Paul Ricoeur. «Ce que nous appelons donc valeurs, c’est la substance même de la vie d’un peuple ; celle-ci s’exprime d’abord dans ses mœurs pratiques, qui représentent en quelque sort l’inertie, la statique des valeurs. Sous cette pellicule des mœurs pratiques, nous trouvons des traditions, qui sont comme la mémoire vivante de la civilisation. Enfin, au plus profond, nous trouvons ce qui est peut-être le noyau même du phénomène de civilisation, à savoir un ensemble d’images et de symboles, par lesquels un groupe humain exprime son adaptation à la réalité, aux autres groupes et à l’histoire. Par images et symboles, j’entends ces représentations tout à fait concrètes par lesquelles un groupe se représente son existence et sa propre valeur. On pourrait parler en ce sens du noyau éthico-mythique, du noyau à la fois moral et imaginatif qui incarne l’ultime pouvoir créateur d’un groupe. C’est à ce niveau de profondeur que la diversité des civilisations est la plus profonde».
La France est à ce point passionnante qu’elle peut donner envie à des gens qui se trouvent un peu partout à travers le monde de s’identifier à elle.
Le mythe de Jeanne D’Arc relève justement de ces «images et symboles» qui alimentent dans ses profondeurs l’identité française. J’ajoute que Jeanne D’Arc est un des mythes nationaux les plus féconds en France – peut-être s’agit-il même du mythe par excellence qui révèle le mieux la psychologie de votre pays. Une jeune femme seule, qui entend l’appel de la patrie, parvient, de manière presque miraculeuse, à l’engager dans une entreprise de libération. On comprend qu’il interpelle tous ceux qui un jour veulent se porter au secours de leur pays. Qui s’identifie à Jeanne d’Arc s’identifie au noyau culturel et mythologique le plus intime de la France. La jeune Mathilde entend l’appel de Jeanne, qui entend l’appel de la patrie. Je le redis: c’est une belle histoire française et je me désole qu’on voit la chose autrement.
Comment sortir de cette passion identitaire?
On sous-estime à quel point la France est à ce point passionnante qu’elle peut donner envie à des gens qui se trouvent un peu partout à travers le monde de s’identifier à elle. Il en est de même de son histoire à travers laquelle se déploient les grandes passions humaines. Qu’on me permette d’évoquer un instant le parcours de Fabrice Luchini, ce jeune fils d’immigré qui a su, en s’appropriant ce trésor émancipateur qu’est la littérature française, le rendre ensuite aux Français qui découvrent ou redécouvrent leur propre culture à travers lui. Pourquoi la jeune Mathilde, à sa manière et à son échelle, qui ne sont évidemment pas celles de Luchini, ne contribuerait-elle pas à faire vivre dans le cœur des Français le mythe de Jeanne? Il ne suffit pas d’aimer passionnément la France pour la sortir de la vase identitaire, mais cela ne peut certainement pas nuire. Ensuite, il s’agit d’une tâche politique majeure, qui ne s’étalera pas sur un quinquennat, mais sur une génération. C’est sur le temps long qu’il faut penser le sursaut français.

 

 

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