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Comment nous deviendrons de « bons » citoyens

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L’État peut essayer de nous dicter quoi faire et d’orienter nos comportements. Mais jusqu’à quel point ?

 

Vu sur : Contrepoints, écrit par : Nathalie MP.
La montée de l’insécurité conjuguée à l’installation sans vergogne de la « novlangue » dans les médias, réduisant les débats contradictoires au camps des bons et celui des méchants, nous conduisent tous droits à l’évolution de notre société vers le monde que nous avait promis Orwell dans son ouvrage mythique « 1984 ».

 

Par Nathalie MP.
Êtes-vous bien certain que vous traversez toujours sur un passage piéton, que vous garez toujours votre vélo sur un emplacement réservé à cet effet, que vous payez toujours vos factures dans les temps, que vous ne fumez jamais dans les lieux publics, que vos amis sont tous « dignes » d’être fréquentés et que vous vous abstenez de toute remarque désobligeante à l’égard du pouvoir en place quand vous échangez sur les réseaux sociaux ? Bref, êtes-vous certain d’être en toute occasion un « bon » citoyen ?
RASSEMBLER LES DONNÉES SUR LES CITOYENS
Drôle de question ! Qui est pourtant devenue essentielle en Chine depuis que le Parti communiste a décidé en 2014 d’étendre les notations sur la solvabilité financière des personnes et des entreprises, telles que celles réalisées par le géant chinois des ventes en ligne Alibaba, à toutes sortes de comportements jugés plus ou moins désirables par le gouvernement du Président Xi Jinping – ce que vous lisez, ce que vous mangez, à quoi vous jouez, qui vous voyez… – dans le cadre d’un système de « crédit social » basé sur les possibilités nouvelles offertes par la technologie du big data.
Il s’agit en effet de rassembler une quantité inimaginable d’informations numériques sur les habitudes de 1,4 milliard de Chinois à partir de leurs téléphones portables, des services en ligne qu’ils utilisent, des réseaux sociaux où ils échangent, des caméras de vidéo-surveillance à reconnaissance faciale qui ont fleuri absolument partout dans le pays et des données des hôpitaux, banques, administrations, sites de e-commerce etc. Ce qui était disparate, ce qui ne concernait que tel service de paiement de tel opérateur privé (Alipay de Alibaba, par exemple) devient complètement intégré et contrôlé par la puissance étatique.
La Chine a ainsi annoncé récemment qu’à partir du 1er mai prochain, elle allait appliquer systématiquement des restrictions de déplacement en train ou en avion pendant un an aux personnes dont le « crédit social » est faible, l’objectif final étant de disposer en 2020 d’un système universel obligatoire de surveillance distribuant les punitions, mais aussi les récompenses.
COERCITION ET RÉCOMPENSE
Ces dernières jouent un rôle clef dans l’opération, car elles en forment la partie souriante, celle qui masque l’aspect purement coercitif de l’ensemble et assure au gouvernement la coopération pacifique, voire empressée, de la population. Outre des petits cadeaux commerciaux et autres avantages comme des bons de réduction ou la possibilité de louer un logement sans dépôt de garantie, de bons scores vous ouvrent ainsi l’accès à des écoles réputées ou à des postes enviables dans l’administration.
À l’inverse, un pas de travers, qui peut aller jusqu’à « présenter des excuses insincères » ou fréquenter une personne dont le crédit social est trop faible, vous enlève définitivement « la confiance » du gouvernement et vous exclut progressivement de toute vie sociale. Vous finissez sur une liste noire et le « name and shame » est une pratique courante, encouragée partout, clubs de sport, entreprises etc.
Comme indiqué dans les documents publiés ces dernières semaines par le gouvernement chinois, ceci répond au principe sans concession lancé par Xi Jinping :
Once untrustworthy, always restricted.
(soyez une fois indigne de confiance, et vous serez éternellement limité partout).
Il est exact de dire que la Chine a un grave problème d’observance légale et que la corruption, la fraude et la connivence entre des affairistes douteux et les responsables politiques y sont monnaie courante. Depuis 2013, la privation totale ou partielle de déplacement en train ou en avion a été utilisée avec un certain succès à l’encontre de millions de Chinois qui ne se conformaient pas aux décisions de justice les concernant.
Et il faut dire aussi que le système de crédit social marche très bien. La réaction de Monica Wang, jeune chef d’entreprise, est tout à fait similaire à ce qu’on connaît en France lorsqu’il s’agit de restreindre les libertés individuelles au nom de la sécurité, et elle est partagée par de nombreux Chinois :
La première chose qui me vient à l’esprit quand je vois toutes ces caméras, tous ces contrôles de cartes d’identité, c’est que je suis en sécurité.
DE LA RÉCOLTE DE DONNÉES AU CONTRÔLE DES COMPORTEMENTS
Mais le champ du « crédit social » a tellement dépassé les aspects initiaux de respect des décisions de justice et de sécurité des citoyens, il s’intéresse tellement à tous les faits et gestes quotidiens de tout un chacun, qu’on ne peut pas ignorer la domestication politique et sociale quasi pavlovienne qu’il exerce désormais sur les personnes.
On ne peut pas ignorer la dimension éminemment « big brother » de ce « big data » qui vous permet de récupérer des points si vous chantez les louanges du gouvernement sur les réseaux sociaux. On ne peut pas ignorer son but ultime de mettre un terme à toute opposition politique via un maniement subtil de carotte et de bâton.
Il suffit de se rappeler que Xi Jinping a été réélu pour un second mandat en mars 2018 dernier à l’unanimité des députés chinois, non sans avoir d’abord obtenu la modification de la Constitution afin de pouvoir rester Président à vie, pour comprendre que l’enjeu de tout ceci est bien évidemment l’instauration d’un contrôle des comportements et des opinions, peut-être « soft » en apparence, mais insidieux, permanent, omnipotent et tous azimuts.
Une telle opération, d’envergure si évidemment « orwellienne », semble inconcevable à nos yeux d’Occidentaux. Et pourtant, l’idée qu’il faut pousser les citoyens dans de « bons » comportements n’est pas totalement étrangère sous nos latitudes. À ce sujet, j’ai eu récemment l’occasion de traduire pour Contrepoints un article de la FEE intitulé « L’appli canadienne qui donne la chair de poule ».
Il s’agit de l’application Carrot Reward pour smartphones. Elle ressemble à un jeu et elle vous accorde des points chaque fois que vous faites un choix approuvé par le gouvernement fédéral du Canada en matière de santé, d’environnement et de finances personnelles. Les points accumulés vous donnent droit à des récompenses variées du type places de spectacles, bons d’achat, etc. Vous devez juste autoriser le gouvernement et l’entreprise qui développe l’appli à accéder à toutes les données de votre téléphone portable (géolocalisation, contacts, photos, calendrier, etc.).
Quand le fondateur et dirigeant de Carrot Reward lança l’application en 2015, il avait en tête d’apporter aux utilisateurs des informations sur les problématiques de santé, mais lui et les gouvernements partenaires « ont vite compris qu’elle pouvait modifier les comportements dans d’autres domaines également ».
Pas de punitions dans ce système, mais une volonté toujours plus grande de tout savoir sur vous pour mieux vous encadrer. Préférez-vous utiliser les transports en commun plutôt que votre voiture personnelle, mangez-vous bien vos cinq fruits et légumes par jour, bougez-vous assez, triez-vous bien tous vos déchets et surveillez-vous le gaspillage au grain de riz près dans chaque assiette ? On connaît les obsessions des dirigeants français. Ce pourrait être des critères de récompense et pourquoi pas, un jour, de punition.
L’OPINION DES CITOYENS SOUS SURVEILLANCE ?
Mais, me direz-vous, si c’est bien – et tout le monde sera d’accord pour dire qu’il faut manger sainement, faire du sport, sauver la planète… – pourquoi craindre la généralisation de ces systèmes ?
D’abord parce que justement, tout le monde n’est pas d’accord sur tout, parce que tout le monde n’a pas les mêmes idées sur comment il faut vivre « bien », et parce que tous les sujets qui affectent les comportements ne font pas consensus.
Ensuite parce que, s’il est parfaitement légitime pour de multiples acteurs de donner des conseils et de faire valoir leurs points de vue sur tel ou tel comportement à adopter, l’État, qui a souvent changé d’avis sur ce qui est bon et moins bon, n’a pas à agir avec nous, citoyens adultes, libres et responsables, en maître d’école détenteur du vrai et du faux, du bien et du mal. Même pas sous les dehors plus tendres de l’État nounou.
Et surtout parce que tous les exemples montrent que l’État, dans son appétit vorace à « faire le bien », à condition que ce soit le bien conforme à son idéologie, est très loin de se limiter à des questions de fruits et légumes. Ce sont les opinions qui sont ultimement visées. La nouvelle fureur sur le contrôle des fake news est là pour nous le rappeler.

 

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