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Budapest, Varsovie et le sermon de Macron

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Vu sur : Le Figaro.fr, écrit par : Mathieu Bock-Côté.
CHRONIQUE – Lors de sa tournée à Visegrád, Emmanuel Macron s’est permis une pique contre la Hongrie d’Orban et la Pologne. Il y avait quelque chose d’irréel à le voir sermonner l’Europe de l’Est, elle qui avait été très longtemps privée d’existence politique.

 

Emmanuel Macron a manifestement l’intention d’aller au bout de sa croisade contre la «lèpre» populiste, comme on l’a vu encore cette semaine lorsqu’il a comparé la présente situation européenne à celle qui prévalait pendant les années 1930. C’est dans le même esprit qu’il s’est permis, lors d’une brève tournée dans certains pays du groupe de Visegrad, une mise en garde contre une politique nationaliste qui les éloignerait du cœur de l’Europe. L’Europe de l’Est devrait rentrer dans les rangs. Si le président français s’est permis comme à l’habitude une pique contre la Hongrie d’Orban, il a aussi ciblé la Pologne, qui s’engage certes dans une aventure politique hasardeuse, pour le dire d’un euphémisme.
Il y avait néanmoins quelque chose d’irréel à voir Emmanuel Macron sermonner l’Europe de l’Est au moment où la Pologne s’apprête à célébrer le centième anniversaire de sa renaissance nationale, elle qui avait été très longtemps privée d’existence politique.
Plus largement, la traversée du XXe siècle par les petites nations d’Europe de l’Est ne saurait se réduire à l’affrontement schématisé entre démocratie libérale et totalitarisme. Pour elles, le XXe siècle a aussi correspondu à une négation de leur souveraineté nationale. Elles ont, notamment, fait les frais de la doctrine de la souveraineté limitée au temps de Brejnev et n’entendent pas répéter l’expérience au nom cette fois de l’impérialisme humanitaire. Si la comparaison entre URSS et Union européenne est évidemment exagérée, et même choquante, on comprend néanmoins qu’elle ne soit pas totalement insensée à la lumière de la conscience historique est-européenne. Cela ne veut pas dire qu’on ne s’y sent pas appartenir à la civilisation européenne, au contraire.
On le sait: l’Europe de l’Est est le domaine privilégié des petites nations. Milan Kundera a défini leur situation existentielle en parlant de leur précarité historique et de la conscience qu’elles en ont. En d’autres mots, ces nations savent qu’elles peuvent disparaître et que leurs aspirations, à l’échelle de l’histoire, pèsent peu. On tolère leur existence dans la mesure où celle-ci semble bucolique mais lorsqu’elles entendent peser sur le cours des événements, on leur reproche de basculer dans la déraison. Ces pays devraient se soumettre aux lois de l’histoire révélées dans les grandes métropoles et ne pas leur résister. Leur opposition frontale à l’immigration massive aujourd’hui passe pour une manifestation d’arriération historique symptomatique d’une psychologie autoritaire. On pourrait néanmoins se demander si les nations d’Europe occidentale ne sont pas devenues des petites nations sans le savoir, comme Alain Finkielkraut l’avait deviné dès la fin des années 1990. Chose certaine, elles sont aujourd’hui hantées par la crainte de leur propre dissolution.
La tentation de la démocratie illibérale
Les petites nations d’Europe de l’Est savent une chose aujourd’hui oubliée à l’Ouest: une nation ne saurait se définir exclusivement par son adhésion à un ensemble de valeurs universelles. Aucune ne s’imagine incarner l’histoire humaine à elle seule. Aucune n’accepte la réduction de son identité culturelle à un stock de coutumes folkloriques que la modernité devrait tôt ou tard liquider, à la manière d’habitudes provinciales désuètes et inadéquates à l’échelle de la mondialisation. Pour cela, on les accuse de crispation identitaire. En réalité, l’identité culturelle d’un peuple rend possible la mise en scène d’un monde commun sans lequel la démocratie est condamnée à une réduction minimaliste. L’identité d’un peuple est la médiation qui lui permet de participer au monde, et on ne saurait l’oblitérer sans le condamner au rabougrissement. De ce point de vue, à l’est de l’Europe, souveraineté et identité sont intimement liées.
C’est à partir de cet arrière-fond historique qu’on doit aujourd’hui considérer la tentation de la démocratie illibérale, qui traverse l’Est de l’Europe. À certains égards, cette expression désigne la démocratie libérale d’avant-hier, au temps où elle n’était pas encore victime de la judiciarisation du politique et alors qu’elle ne faisait pas du culte de la diversité un de ses principes fondateurs. Selon les catégories médiatiques aujourd’hui dominantes, Churchill comme de Gaulle passeraient aujourd’hui pour de très inquiétants illibéraux, à tort par ailleurs. Car le libéralisme bien compris se conjugue avec la souveraineté et l’identité culturelle. La démocratie illibérale, de ce point de vue, semble répondre à nos démocraties impolitiques. S’il ne faut d’aucune manière y voir un contre-modèle à faire valoir contre nos sociétés en crise, on ne devrait pas non plus croire que le refus de l’immigration massive, de la tutelle bruxelloise et du gouvernement des juges est contradictoire avec la démocratie libérale, dont on ne concédera pas la définition aux progressistes autoproclamés.

 

 

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