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Livre: Il faut s’adapter

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Barbara Stiegler , NRF Essais, Gallimard, 2019

 

Vu sur : L’incorrect, écrit par : Charles de Meyer
Macronisme, Sarkozysme, Hollandisme communient dans un abandon à la fatalité. Le fameux TINA ( There Is No Alternative ) de Margaret Thatcher constitue la toile de fond des réformes importantes tentées en France depuis plusieurs quinquennats. Les Gilets Jaunes, eux, exigent de l’Etat une sortie du fatalisme.

 

Ils ne supportent plus d’entendre que les terroirs devraient accepter leur isolement, que les revenus seraient condamnés à régresser et que la politique n’aurait d’autre dessein que l’emballage pédagogique de mesures obligatoires. Entre agenda à mettre en œuvre sans alternative et volonté d’ignorer tout désespoir en politique, la césure est flagrante.
Barbara Stiegler a publié Il Faut s’adapter (1) un ouvrage édifiant à ce propos. Professeur de philosophie à l’université de Bordeaux, elle cherche à savoir « expliquer cette colonisation progressive du champ économique, social et politique par ce lexique biologique de l’évolution ». La philosophe propose une réponse explorant le débat américain entre Walter Lippmann et John Dewey au début du XX ème siècle. En creux, c’est la gestion du pouvoir par La République en Marche qui ne cesse de revenir à l’esprit du lecteur.
Flux et Stase
Pour Walter Lippmann, le XIX ème siècle a construit une société complexe, en constante évolution, traversée de soubresauts technologiques, éthiques et économiques qui sèment une confusion dans les rapports humains et économiques. Les individus seraient entraînés dans une inadaptation croissante vis-à-vis des attendus de la Great Society. « La question est au fond la suivante comment éviter cette tension nouvelle entre flux et stase ouverture et clôture, n’alimente du côté des masses, la montée du nationalisme, des fascismes et plus généralement de toutes les formes de repli qui cherchent, contre le sens de l’évolution à restaurer les stases et à renforcer les clôtures ».
C’était l’époque de la magistrature intellectuelle d’Herbert Spencer et de son analyse de l’évolution entre darwinisme social et vulgarisation des travaux de Lamarck. L’évolution était vue comme inéluctable et la question sociale revenait alors à choisir entre l’élimination des plus faibles ou leur ajustement à marche forcée. A force de critiquer Spencer et d’analyser Darwin, Lippmann en arriva à une réflexion sur la dischronie entre la rapidité des évolutions techniques et scientifiques et la lenteur des adaptations de la société.
Libéral de cœur, il se rendit compte que le libéralisme classique ne parvenait pas à produire une accélération de ces adaptations. Il devait être renouvelé. Le nouveau libéralisme, ou néolibéralisme, rompit avec l’homo oeconomicus du libéralisme classique : il postula un déficit fondamental de l’être humain, incapable d’arbitrer rationnellement ses choix, prisonnier qu’il est de conceptions datés et d’habitudes contre-productives. Souvenons-nous du ministre de l’économie de 2014 décrivant les salariés de Gad comme des « illettrées » ou du fameux « Gaulois réfractaires au changement ».
La doctrine de Lippmann est furieusement téléologique. « C’est parce qu’il connaît déjà la fin de l’histoire que le néolibéralisme peut faire la différence entre ceux qui sont en avance et ceux qui sont en retard. Et c’est du haut de cette fin que Lippmann peut décider le retard de l’espèce humaine ». Il s’agit donc de changer le droit pour le rendre soluble dans les évolutions et embrigader la partie de la société qui n’en comprendrait pas la modification.
La trahison des clercs
Noam Chomsky a popularisé l’idée de fabrique du consentement et c’est exactement ce dont il s’agit. Lippmann fut d’ailleurs collègue d’Eward Bernays auprès de Woodrow Wilson. L’objectif est d’éclairer des consciences dépassées par les tensions provoquées par les mutations perpétuelles de la société ouverte mondialisée. Barbara Stiegler souligne ainsi le projet du journaliste américain « Au fond la réforme darwinienne de la démocratie promue par Lippmann pourrait se résumer ainsi : discipliner l’hétérochronie du rythme évolutif de la Grande Société, porteuse de conflits, de ruptures et de révolution par une réforme consensuelle et graduelle de la règle qui parvienne à rassurer les rages ».
Car enfin même sous la bannière de l’ordre, il s’agit de s’entendre. Veut-on sauver les Misérables ou veut-on seulement les réduire ? Georges Bernanos.
Cette adaptation suit un agenda précis : les désirs et les doutes des masses doivent être redirigés vers des substituts qui les conduiront peu à peu à accepter une règle commune, dont les conclusions sont édictées par avance et d’en haut. C’est toute la différence avec les idées d’un John Dewey qui proposait de mener de large enquêtes sociales ou toutes les personnes discutent pour formuler des solutions à ces problématiques.
Pour Lippmann le contenu des réformes s’impose de lui-même et le politique ne doit alors qu’organiser le consensus des masses notamment en dépolitisant leurs interrogations. C’est le règne du régime procédural. L’optimum des solutions et des réformes est le fruit du marché, l’intelligence est mise hors-circuit comme facteur de retard dans la recherche de l’optimum des équilibres.
Wolfgang Streek résumait adroitement la situation dans la conclusion de son ouvrage Le Temps Acheté ( 2) « Rien ne convient mieux à un système politique dont la Constitution écrite ou effective le contraint à se tenir à l’écart du fonctionnement autonome des marchés que le concept de démocratie de façade » ( p 244)
Qui doit appliquer cet agenda ? Les leaders. Ceux qui ont bénéficié de l’éducation à la société ouverte mondialisée et savent à l’avance qu’il n’y a aucun génie dans la société. Le public n’est pas pensé comme participant à la réforme, mais récipiendaire et exécuteur de celle-ci. La légitimité du leader est une donnée et son efficacité calculée en fonction de sa rapidité à faire exécuter l’agenda des réformes.
Aujourd’hui, le nouveau monde macronien suit exactement cette idée : il cherche à désigner le pays réel comme la France des inadaptés, incapable de comprendre le bienfondé des réformes. Il faut alors détourner sa colère et passer des journées entières à battre l’estrade devant les maires.
Une leçon pour la droite
L’opposant de Walter Lippmann, John Dewey, discerna bien le cœur du problème ainsi que le résume Barbara Stiegler : « C’est parce qu’il s’est donné comme origine, cet individu atomique que le libéralisme a rendu énigmatique l’émergence du fait social ». Là ou Dewey inspire les pires excès, c’est dans la dénonciation des stéréotypes, dénonciation qu’il partage avec Lippmann, comme retards insupportables de la société.
A la remise en cause absolue de ce qui est porté par une tradition ou incorporé par la vie de la Cité par l’héritage des expériences et la connaissance empirique du réel, il convient d’opposer une norme de justice qui ne se métamorphose pas incessamment. C’est bien à la correspondance entre les réformes et la réalité des situations, des comportements et des méthodes d’application que les évènements actuels nous invitent à disputer, tout l’inverse d’une enquête permanente sur les fondements de la vie sociale ou d’un chambardement constant des habitudes et des lois.

 

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